Un épisode de la Grande Guerre des Paysans Allemands

Les conjurations du
Bundschuh et du Pauvre Conrad
de 1492 à 1517


La 1ère conjuration du Bundschuh – Alsace 1492

En 1493, une disette amène la constitution en Alsace d'une ligue secrète de 110 conjurés gens des campagnes et de petites des gens des villes, à laquelle participent également des gens de la "bourgeoisie" et même des membres de la petite noblesse.

Le siège de cette ligue est la région de Sélestat, Soultz, Dambach, Rosheim, Scherwiller.

Leur bannière porte le Bundschuh, un soulier de paysan avec de longues lanières (opposition à la botte du noble) qui donnera son nom et son symbole à toutes les conjurations paysannes des 20 années suivantes.


Les conjurés demandent l'annulation de leurs dettes, le droit de voter des impôts, la suppression de la justice ecclésiastique, celle du tribunal impérial, le droit pour chaque communauté d'élire ses propres tribunaux, la réduction du revenu des prêtres, la suppression de la confession etc...

Le plan de ce premier Bundschuh, conduit par un ancien bourgmestre de Sélestat, Ulmann et par Nicolaus Ziegler, est de s'emparer par surprise de la forteresse de Sélestat, de confisquer les caisses de la ville et des monastères, et à partir de là, de soulever toute l'Alsace.
Mais ce plan échoue : les autorités interviennent à la veille du coup contre la ville. 40 conjurés sont arrêtés, mis à la torture puis sévèrement punis. Ullmann est écartelé à Bâle et Ziegler est exécuté à Sélestat.

Toutefois, ce premier démantèlement n'anéantit pas l’organisation, qui continue à subsister clandestinement, de nombreux réfugiés étant dispersés à travers la Suisse et l'Allemagne du sud.

La 2ème conjuration du Bundschuh ; région de Spire - 1502

A l'occasion d'une nouvelle disette et d'une épidémie qui suscite un nouveau mécontentement dans les campagnes de l'Allemagne du Rhin supérieur cette fois, 7000 conjurés sous la conduite de Joss Fritz, tentent de ranimer le mouvement dans l'évêché de Spire en 1501.

Le centre de l'organisation est à Untergrombach (entre Bruchsal et Weingarten) et ses ramifications s'étendent en descendant le Rhin jusqu'au Main et jusqu'au-delà du margraviat de Bade.

Son programme contient, en plus des points déjà évoqués,  l'abolition du servage, la confiscation des biens ecclésiastiques et leur partage entre les gens du peuple. Par ailleurs, on déclare ne plus vouloir d'autre maître que l'empereur. Comme le Bundschuh alsacien,  il a son lieu de réunion secret, son serment de discrétion absolue, ses cérémonies d'admission et son étendard, qui porte l'inscription : "Rien que la justice de Dieu !". Le plan d'action est à peu près le même que celui des Alsaciens : on s'emparera par surprise de Bruchsal, où on organisera une armée qui sera ensuite envoyée dans les principautés environnantes.

Mais les autorités sont informées de la conjuration et prennent immédiatement des mesures de représailles : l'empereur Maximilien édicte des ordonnances pour châtier l'entreprise des paysans, on rassemble des troupes et l'on procède à de nombreuses arrestations en Alsace et en Souabe.

Des "armées" paysannes dispersées s'attroupent çà et là et tentent une résistance armée mais ne tiennent pas longtemps.

Le calme revient.

Calme apparent seulement, car le Bundschuh se réorganise dans le Brisgau (région de Fribourg) tandis qu'une nouvelle ligue se constitue en Souabe : le "Mouvement du Pauvre Konrad". Les deux conspirations –Bundschuh et Konrad- apparaissent au grand jour, peu de temps l'une après l'autre, au cours des années de 1513 à 1515.

Le 3ème Bundschuh; Alsace, Bade, Wurtemberg, vallée du Main – 1513
Le Bundschuh est animé par Joss Fritz, d'Untergrombach. C’est un personnage hors du commun, que le théoricien marxiste Friedrich Engels (Der deutsche Bauernkrieg – 1850) qualifie de "conspirateur modèle" et dont il dresse un portrait complet et des plus vivants.



Fritz entretient des rapports avec les "rois des mendiants" et autres vagabonds, dont celui-ci, dont Engels nous raconte qu'il "parcourait le pays avec une petite fille, soi-disant infirme des jambes, pour laquelle il mendiait. Il portait plus de huit insignes à son chapeau, les quatorze saints martyrs, sainte Odile, Notre-Dame, etc., avec cela, une longue barbe rousse et un grand bâton noueux, avec un poignard et un aiguillon"

L'insurrection doit éclater vers l'automne de 1513, mais une fois de plus, le plan est éventé et les membres du Bundschuh sont arrêtés et exécutés. Joss Fritz réussit à s'échapper. Il séjournera la plupart du temps sur la rive suisse du Rhin et passera fréquemment en Forêt-Noire, sans qu'on puisse jamais s'emparer de lui.

Le mouvement du Pauvre Konrad – Wurtemberg - 1514

Aussitôt après leur échec dans la région de Spire, certains des membres 2ème Bundschuh forment le noyau d'une nouvelle union en Souabe. Le nom de Bundschuh paraissant trop dangereux, cette union prent le nom de mouvement du "Pauvre Konrad" (le "Konrad" allemand était le "Jacques" français), mais on garde des liens avec les organisateurs du mouvement en Bade, notamment avec Joss Fritz. Son siège principal est la vallée de la Rems, au pied des montagnes de Hohenstaufen, dans le Wurtemberg. Contrairement au Bundschuh, le Pauvre Konrad n'est pas une conjuration secrète, puisqu'il est connu des gens du peuple.

Alors qu'une augmentation des impôts sur le vin, la viande et le pain avait déjà déclenché une vague de mécontentement en pays Souabe, l'instauration d'un impôt général annuel (un Pfennig pour un Gulden, soit environ d'un douzième) met le feu aux poudres, au printemps 1514.  

3000 à 5000 paysans marchent sur la ville de Schorndorf. Les villes de Backnang, Winnenden, Markgroenningen tombent aux mains des paysans, et toute la contrée, de Weinsberg à Blaubeuren, et de là jusqu'à la frontière badoise, est en insurrection ouverte.


Le duc de Wurtemberg doit plier : ayant convoqué la Diète de ses Etats , celle-ci décide d'accepter en son sein les délégués paysans, de destituer trois conseillers du duc, et de lui d'adjoindre un conseil composé de quatre chevaliers, de quatre bourgeois...  et de quatre paysans !

Décisions révolutionnaires auxquelles le duc de Wurtemberg répond par un coup de force : il se rend avec ses chevaliers, conseillers et prélats à Tübingen, il ordonne aux bourgeois de de l'y rejoindre et  continue les séances de la Diète sans les paysans. Il obtient de la Diète un accord qui lui impose certaines restrictions mais, surtout, qui transfère aux états la charge de près d'un million de dettes ducales. Ce qui lui permet de rassembler rapidement des troupes, auxquelles s'adjoignent celles que lui envoient ses voisins, particulièrement l'électeur du Palatinat. Bientôt les villages de la vallée de Rems sont livrés au pillage ; 1600 paysans sont faits prisonniers, 16 d'entre eux immédiatement décapités, les autres condamnés pour la plupart à des amendes considérables ; on édicte des lois sévères pour empêcher la reconstitution de toute association ou assemblée paysanne.

4ème Bundschuh –vallée supérieure du Rhin ; 1517

Les conspirations et les révoltes locales n’ont jamais cessé complètement. C'est ainsi que dès 1517, le Bundschuh est déjà complètement reconstitué en Forêt-Noire. Joss Fritz lui-même y est actif. De nouveau, les gouvernements ont vent de la chose et interviennent. De nouveau, des conjurés sont  pris et exécutés ou doivent fuir.

Nous voilà en 1517.

C'est l'année où Martin Luther lance à Wittemberg ses 95 thèses sur les indulgences et déclenche le processus irréversible que l'histoire retiendra sous le nom de Réforme.





Retour accueil    
© 2007 Karolvs® Tous droits réservés