Jean de Bohême

Le joueur de fifre de Niklashausen


Au printemps 1476, un simple berger de Basse Franconie appelle les gens à se rendre en pèlerinage à la petite église de Niklashausen, un village non loin de Würtzbourg. Au nom de la Vierge Marie, il promet aux pèlerins le pardon de leurs péchés, prêche l'égalité sociale des hommes et la communauté des biens, et annonce que la vanité et l'insatiable avidité des princes et des hauts prélats seront bientôt punis par le tribunal de Dieu.

Le peuple est sensible à ce discours et certains de ses auditeurs deviennent rapidement des disciples enthousiastes, qui honorent ce jeune berger du titre de "Saint Enfant" et de "Prophète". Ils diffusent son message et en trois mois, gagnent à sa cause un nombre considérable d'adhérents.

Pour enrayer le mouvement de masse qui est en train de naître, les autorités arrêtent et jugent le jeune prédicateur, qui est condamné et brûlé comme hérétique à Würzburg le 19 juillet 1476.

Sa capture provoque chez la population franconnienne, un mouvement de  protestation -bref mais massif - dans lequel les historiens voient aujourd'hui un prodrome des guerres paysannes du premier quart du XVIème siècle.

Les origines et l'enfance de Jean de Bohême

Jean de Bohême est né vers 1458 dans une petite bourgade de Basse-Franconie, à Helmstadt, aujourd'hui dans l'arrondissement de Würzburg.

Les gens de la région connaissaient ce jeune berger sous le nom de Hans Böhm. Le nom "Böhm" (plus souvent écrit sous la forme "Behem", "Beheim" ou "Böheim" à la fin du Moyen-Age) indique que ses ancêtres étaient originaires de Bohême (Böhmen en allemand moderne), où les guerres des Hussites de 1425 à 1435 avaient chassé de nombreux habitants. Nombre de ces Bohémiens  se sont réfugiés puis installés en Franconie, où ils ont commencé  une nouvelle vie à l'échelon le plus bas de l'ordre social.

On ne sait rien d'avéré sur la famille et sur l'enfance de Jean de Bohême. Orphelin, ce garçon a dû s'engager au service des autres dès son enfance, car il était connu dans les villages entre Würzburg, Wertheim et Tauberbischofsheim, comme berger. On suppose qu'il gagnait aussi quelque argent en faisant le saltimbanque dans les villages de la région, car on l'appelait aussi Hans der Pfeifer (le joueur de fifre) ou Hans Pauker (le joueur de timbale). Il était certainement un de ces va-nu-pieds comme il y en avait beaucoup à la fin du Moyen-Age.


Mais ce gamin -les sources contemporaines le décrivent comme un adolescent, presqu'encore un enfant- devait savoir écouter ce qui se disait dans le monde des adultes, sinon comment expliquer l'extraordinaire destin qui sera le sien ? A l'église ou dans les tavernes de la basse vallée du Main, on devait discuter de Dieu et du monde, de la misère des petites gens, de l'insolente richesse des princes et des ecclésiastiques.

Jean de Bohême serait tombé dans l'oubli s'il n'était pas apparu comme comme prédicateur, dans le village de Niklashausen, au Carême de 1476.

L'éveil d'un prédicateur

Deux événements auraient amené Jean de Bohême à prendre la voie de la prédication : une apparition de la Vierge Marie, et les encouragements d'un prêtre, mais sous la torture, il les a tantôt niés, tantôt confirmés.

L'apparition de la Vierge.

Après les festivités du Carnaval de 1476, le berger retourne
sur la pâture avec son troupeau et installe son campement dans une grotte ; là il est pris de remords; sa vie de pécheur, les excès de la semaine du carnaval ne quittent pas son esprit. Il s'endort; la vierge Marie lui apparaît en songe et lui annonce que le jugement de Dieu s'abattra bientôt sur tous les pécheurs. Elle lui demande d'appeler les gens à se rendre devant l'église de Niklashausen. Là, il doit les exhorter à faire pénitence et leur annoncer que tous les croyants qui iront vénérer avec humilité le portrait de la Vierge à la petite église de Niklashausen, obtiendront la rémission plénière de leurs péchés de la même manière que les pèlerins se rendant chez le Saint Père à Rome. Marie lui serait ainsi apparue plusieurs fois.

Un village de la vallée de la Tauber

L'influence d'un prêtre.

On ignore qui était ce personnage dont le rôle a été si décisif. Etait-ce seulement le curé du village qui voulait animer le pèlerinage de la Vierge à Niklashausen avec l'aide de ce garçon qui savait parler, ou était-ce le moine inconnu, d'un ordre mendiant, qui fut arrêté avec Jean de Bohême ? Toujours est-il que c'est par les discussions avec cet ecclésiastique que Jean apprend qu'un "Saint Père", membre de l'ordre de "ceux qui vont pieds nus" est passé jadis en Franconie et avait tenu des sermons si persuasifs, que de nombreuses personnes ont décidé de renoncer aux distractions et aux biens de ce monde et se sont tournés vers une vie plus agréable à Dieu. 

Le berger aura voulu suivre l'exemple de ce "Saint Père", avec le soutien, à la fois du prêtre et de la force que lui procurait sa croyance que le grand nombre pourrait changer le monde.

Le temps de la prédication

Pendant le Carême de 1476, Jean de Bohême mûrit sa décision de suivre ses idées et son inspiration. Il veut annoncer aux hommes que sa vénération de la Vierge Marie est porteuse d'une promesse d'avènement d'un monde meilleur.

Un jour - entre le 4ème dimanche de carême (le 21 mars) et le jour de la Découverte de la Vraie Croix (le 3 mai), les traditions donnent différentes dates - à Niklashausen devant l'église, il brûle sa timbale devant l'assistance étonnée et tient sa première prédication.

Son appel au pèlerinage et son message pour un nouvel ordre sur terre se répandent comme une traînée de poudre : dès la semaine suivante, de nombreux pèlerins viennent de la proche région à Nicklashausen pour implôrer la grâce de la Vierge Marie et entendre le message du jeune prédicateur. Celui-ci proclame que chacun doit d'abord renoncer à ses péchés pour que le monde devienne meilleur. Comme signe visible d'expiation des péchés, il demande à l'assistance de sacrifier bijoux, rubans de soie, chaussures à la poulaine et autres colifichets.

De nombreuses pièces de vêtement, tresses, coiffures, instruments de musique et autres objets de distraction sont jetés au bûcher, comme l'a fait le prédicateur lui-même avec sa timbale. Cet épisode n'est pas sans rappeler le "Bûcher des Vanités" que le moine Jérôme Savonarole allumera 21 ans plus tard, le Mardi Gras de 1497, sur la Place de la Seigneurie, dans la Florence des Médicis, pour brûler les signes du luxe.

Après cette preuve symbolique d'expiation, Jean de Bohême prédit aux pèlerins un nouveau royaume de Dieu sur terre, où chacun gagnera sa propre subsistance en travaillant de ses mains et partagera fraternellement avec les nécessiteux; où les différences de classe, les impôts et les corvées seront abolis; où la propriété privée sur les champs, prés, pâtures, forêts et cours d'eau disparaîtra et sera transmise à la communauté.

En fait, les évêques n'ont aucun motif de se plaindre du pèlerinage à la petite église de Niklashausen, celle-ci étant consacrée à la Vierge depuis 1344. De plus ce pèlerinage bénéficie depuis 1353 d'une lettre d'indulgence du clergé pontifical à Avignon. Cette lettre, certifiée le 12 avril 1360 par l'archevêque de Mayence Gerlach von Nassau, assurait déjà l'indulgence plénière à toute personne accomplissant ce pèlerinage.

Mais visiblement, le cadre du pèlerinage est devenu trop étroit avec les prédications du berger. D'après le chroniqueur de Würzburg Lorenz Fries, il y avait en juin 1476 près de Niklashausen, un immense campement abritant environ 40 000 personnes; la ville de Würzburg en comptait alors seulement 5 000).

Les pèlerins, hommes, femmes et enfants du monde rural, ne venaient pas seulement de la basse vallée du Main, mais ils affluaient, de plus en plus nombreux, de toute la Franconie, de Bavière, de Thuringe et de Souabe, de Rhénanie et même d'Alsace. Les gens étaient si nombreux qu'en juin, Jean de Bohême a dû allumer le bûcher et prêcher plusieurs fois par semaine. Pour voir et être vu de  la masse humaine, il parle maintenant depuis la fenêtre d'un étage.
 

Jean de Bohême prêchant devant l'église de Niklashausen
Gravure sur bois - Schedelsche Weltkronik - 1493

Alors que les offrandes s'amoncellent dans la petite église de Niklashausen en ce mois de juin 1476, les évêques de Mayence et de Würzburg constatent qu'un pèlerinage permanent dont ils ne savent rien, s'est établi dans le ressort de leur juridiction.

Killian von Bibra, le conseiller du prince-evêque de Würzburg, y envoie des frères avec la mission de démasquer publiquement le charlatan. Jean de Bohême donne la preuve de son talent de réthoricien dans plusieurs joutes oratoires. Les moines ne parviennent pas à démolir la solide argumentation de ce jeune homme assisté de son moine pour les questions de théologie. Conspués par la foule, il ne leur reste plus qu'à retourner à Würzburg pour faire leur compte rendu. 

Une fois tout-à-fait informé de ce qui se passe, Le prince-évêque recherche l'appui des villes et des seigneurs voisins. Bien que le pèlerinage de Niklashausen semble apparemment se dérouler de manière pacifique, il brandit le fantôme d'une émeute paysanne. Pour mobiliser les seigneurs bavarois et souabes, le chanoine de la cathédrale de Würzburg Georg von Giech fait courir le bruit que des paysans suisses armés marchent vers la Franconie pour se joindre aux pèlerins. Cette fausse nouvelle persuade les conseils des villes et les seigneurs, de l'existence d'un grave danger à Niklashausen.   


L'arrestation

Fin juin 1476, les conseils épiscopaux de Mayence et de Würzburg, réunis à Aschaffenburg, prennent la résolution de frapper le pèlerinage de Niklashausen de l'interdiction de l'Eglise, et de procéder à l'arrestation de Jean de Bohême et de son conseiller, ce moine dont on ignore le nom. En même temps, ils décident de dépêcher sur place des mouchards et des provocateurs pour obtenir les motifs justifiant ces décisions.

Quelque jours suffisent à dresser l'inventaire des éléments à charge : le prédicateur tient les propos d'un hérétique, prêche la révolte et use de subterfuges qu'il prétend être des miracles. Voici le contenu de son serment du 2 juillet, rapporté par les mouchards :

"[...]
  • Comment la Vierge Marie lui serait apparue et lui aurait dévoilé que Dieu était en colère contre les hommes et particulièrement contre le clergé ;
  • Que Dieu aurait eu l'intention de punir les pécheurs en laissant geler le blé et la vigne le jour de la Sainte-Croix, mais que ses prières auraient détourné sa colère ; 
  • Que l'indulgence plénière qu'on peut obtenir dans la vallée de la Tauber vaut mieux que celle de Rome ou de partout ailleurs ;q
  • Qu'il ne croit pas au feu du Purgatoire ; et que s'il y avait une âme en enfer, il l'en sortirait de ses propres mains ;
  • Qu'il veut d'abord amender les Juifs, puis les clercs, puis les gens instruits ;
  • Que l'empereur serait un méchant homme et que le pape ne vaudrait rien non plus ;
  • Que les ecclésiastiques sont titulaires de nombreux bénéfices ; que cela ne devrait pas être ;  qu'ils mériteraient d'être bastonnés pour cela ;
  • Que le prêtre finira par cacher sa tonsure sous sa main afin que ne le reconnaisse pas comme un prêtre ;
  • Que les poissons et le gibier des champs doivent appartenir à tous en commun ;
  • Que si les princes du monde, ceux de l'Eglise, les comtes et les chevaliers possédaient autant que l'homme du peule, il y en aurait assez pour tous ; qu'il devrait donc en être ainsi ;
  • Qu'il viendra un jour où les princes et les seigneurs devront travailler comme journaliers ;
  • "Les prêtres prétendent que je suis hérétique et veulent me livrer au bücher. S'ils savaient ce qu'est un hérétique, ils reconnaîtraient qu'ils le sont eux-mêmes et que je ne le suis point" ;
  • "Mais s'ils me brûlent comme hérétique, ils verront qu'ils ont commis un grand péché, qui retombera sur leur tête." 
  • Il dit que devant Dieu il n'y a point d'excommunication ; et que les prêtres défont des mariages, ce que Dieu seul a le droit de faire."
D'après un rapport écrit plus tard au mois d'Août, Jean aurait demandé aux hommes lors de son prêche du 7 juillet, de revenir le 14 juillet, armés mais sans les femmes et les enfants. C'est avec cette information que Kilian von Bibra aurait persuadé le prince-evêque de le faire arrêter au plus vite. Les sources écrites ne faisant pas état d'une telle accusation pendant le déroulement du procès, on peut se demander s'il ne s'agit pas d'une accusation inventée de toutes pièces pour justifier a posteriori l'interdiction du pèlerinage à Niklashaus, qui perdure encore en Août 1476 et maintient vivant le souvenir du "Saint Enfant" et "Prophète".


Würzburg : le pont sur le Main et le Frauenberg, où se trouvait autrefois le château du Prince-Evêque
Dans la nuit du 12 au 13 juillet, 34 hommes d'armes  à cheval dépêchés par le prince-évêque entrent dans Niklashausen à l'insu de la population et s'emparent discrètement des deux séditieux.

Le village natal de Jean de Bohême relevant de la juridiction de Würzburg, on l'emmène dans cette ville, et on le met au secret dans les cachots du château du Frauenberg.

Le moine étant justiciable de l'archevêque de Mayence, c'est à Aschaffenburg qu'on l'enferme.


La marche sur Würzburg

La nouvelle de l'arrestation de Jean de Bohême sème le trouble parmi les pèlerins au matin du 13 juillet. Comme on ne sait pas où il a été emmené, de nombreux pèlerins prennent le chemin du retour. Dans le campement de Niklashausen, il n'y a aucun signe de la levée en armes à laquelle Jean aurait appelé les hommes.

Dans la journée se répand la nouvelle que la "Saint Enfant" serait retenu prisonnier au château de Würzburg et au soir, ce sont 16 000 pèlerins qui se mettent en marche, en chantant des chants d'église. Dans la nuit, ils allument 400  cierges qu'ils avaient apporté pour la Sainte Vierge.

Au matin du 14 juillet, ils arrivent au pied du château de Würzburg. Le maréchal du palais du prince-evêque, Jörg von Gebsattel, surnommé "Rack" et ses hommes d'armes leur interdisent le passage du Main et l'entrée dans la ville avec et des hommes en armes. Il s'avance pour s'enquérir auprès des pèlerins des motifs de leur marche  et engage la discussion avec leurs porte-parole : Kunz von Thunfeld (un noble), son fils Michael, deux gentilhommes de Stetten et un gentillome de Vestenberg. Ils informent Rack qu'ils attendront le temps qu'il faudra, en chantant et en disant des prières, jusqu'à ce qu'on leur rende leur "Saint Enfant".

Au château, personne n'avait prévu un mouvement de protestion si massif, mais les pèlerins ne sont pas armés et ne représentent pas une grande menace militaire. Et puisqu'ils manifestent des intentions plutôt pacifiques, l'émissaire du prince-évêque, Konrad von Hutten, descend les voir et déclare que Jean de Bohême séjourne au château en tant que sujet du prince-évêque, et qu'il doit, avec la plupart des gens présents, obéissance à celui qui est son maître, au temporel comme au spirituel. Monseigneur Rudolf von Scherenberg a voulu entendre le message du jeune prédicateur ; c'est pourquoi il a ordonné qu'on le lui amène ; les portes sont fermées par mesure de précaution car il y aurait grande presse si une foule nombreuse voulait entrer dans le château, et les murs sont gardés pour empêcher d'éventuels irresponsables d'entrer par la force. C'est pour les mêmes raisons qu'on leur interdit également le passage sur le pont du Main qui se trouve de l'autre côté des murs de la ville.

Konrad von Hutten les exhorte enfin à ne pas se dresser inconsidérément contre l'autorité du prince et de l'Eglise, et de rentrer chez eux. Ses propos apaisent la foule, qui se disloque en petits groupes et se retire sans se méfier. Mais dès que Konrad von Hutten est de retour au château, les événements prennent une tournure dramatique : des canons placés sur les murs du château, ouvrent le feu sur la foule qui se retire. En 1514, l'abbé de Saint Jacques de Würzburg, Johannes Trithemius, écrira que la canonnade a tué plusieurs personnes et en a blessé de nombreuses autres.


Après la canonnade, des cavaliers se lancent à la poursuite des fuyards pour capturer les meneurs autour desquels pourrait se cristaliser une riposte violente. Douze personnes auraient été passées par le fil de l'épée et il y aurait eu de nombreux blessés au cours de cette poursuite. Mais la tradition rapporte que les cavaliers auraient tué un plus grand nombre de personnes -hommes, femmes et enfants- qui s'étaient réfugiés au cimetière de Waldbüttelbrunn à environ 5 kilomètres à l'ouest de la ville.


Concernant le nombre de personnes emprisonnées, les chiffres varient de 100 à 300. Au bout de quelques jours, on libéra tout le monde sauf deux paysans soupçonnés d'être des meneurs. La canonnade, l'attaque des cavaliers et la chasse-poursuite des fuyards, il n'est plus à craindre qu'un soulèvement armé puisse un jour surgir de Niklashausen. Le chevalierKunz von Thunfeld et les autres meneurs se cachent ; la campagne se tient tranquille.


Interrogatoires

Quand Jean de Bohême arrive au château de Würzburg au matin du 13 juillet, la sentence est prévisible. Dans ses prédications, il affirmait avec constance, que Marie lui était apparue. Cela ne lui est pas seulement compté comme un mensonge, mais aussi comme  un crime d'hérésie. L'hérésie est punie par la mort. Les autres propos qu'il a tenus lors de son prêche du 2 juillet ne sont pas regardés comme des critiques de la société  fondées sur une argumentation religieuse, mais comme autant d'appels à renverser les puissants et les riches. Cela mérite la mort par décapitation ou par pendaison.

Sur le plan juridique, l'affaire est donc entendue. Mais des interrogatoires plus poussés et une procédure plus longue sont nécessaires pour démasquer une éventuelle conjuration de pus grande ampleur contre l'Eglise et ses réprésentants institués par Dieu. Ils reste de nombreuses questions à poser : Jean de Bohême est-il membre d'une communauté religieuse dissidente ? Prêche-t-il pour les Cathares, les Vaudois, les Hussites...? De qui tient-il ses idées? N'y a-t-il pas des clercs qui se sont servis de lui pour transformer le pèlerinage de Niklashausen en organisation de masse? Qui a organisé cela ? Quels hommes voire quelles communautés sont entrés dans son obédience ? A quoi se sont-ils engagés ? Y avait-il des plans pour un soulèvement armé ? A quoi devait servir le trésor des offrandes déposées à Niklashausen ?...

Les résultats du premier interrogatoire qui nous sont parvenus, ne donnent pas l'impression que ce berger prédicateur ait montré à ses juges le visage d'un hérétique pur et dur. Ils ont plutôt dû voir un jeune homme effrayé, qui ne semblait pas savoir qu'il s'était rendu coupable de quelque chose de grave. Il a dû laisser la même impression dans les interrogatoires suivants : Jean de Bohême est apparu comme un homme totalement analphabète, ne comprenant que quelques mots de latin et ne sachant dire ni le Pater ni le Credo.

Sous la torture, il répond qu'il a grandi dans la communauté villageoise comme orphelin, aurait fait la connaissance de nombreuses personnes depuis qu'il était tout enfant, mais qu'il ne voit pas quel mal il pourrait dire de ces personnes. Avant de commencer à prêcher à Niklashausen, il aurait servi comme berger dans plusieurs villages et aurait aussi souvent joué de la timbale. Il déclare avoir déjà confessé ses péchés et n'a connaissance de rien dont il se serait rendu coupable. Il croit en la Sainte Trinité et en la Vierge Marie, qui lui serait apparue. Elle lui aurait dit d'aller à Niklashausen et de parler aux gens. Ce qu'il dit de Dieu et du monde dans ses sermons, il le porte en lui depuis longtemps déjà. C'est quand il était encore vacher, qu'il aurait traduit ses idées en mots et se serait confié à un clerc.

Ce dernier lui aurait assuré que ces idées étaient des idées chrétiennes et qu'il pouvait en parler ouvertement en toute tranquillité. Il lui aurait aussi dit que ses paroles le faisaient penser à un "Saint Père de l'ordre de ceux qui vont pieds nus", qui tenait des prêches si persuasifs que ceux qui les entendaient abandonnaient volontairement leurs biens matériels et commençaient une nouvelle vie. Le clerc lui aurait également promis de le soutenir s'il voulait parler aux hommes suivant l'exemple de ce "Saint Père".

Quelques jours après l'arrestation, les instructeurs du procès à Würtzburg sont informés des déclarations du moine enfermé à Aschaffenburg. Ils en retirent la conclusion que ce  "Saint Père de l'ordre de ceux qui vont pieds nus" devait être Jean de Capistran. Ce moine italien, général de l‘ordre des franciscains, avait été envoyé en Allemagne par le pape Nicolas V à la demande de l’empereur Frédéric III pour combattre les hussites et rétablir la concorde parmi les princes allemands. Jean de Capistran choisit douze compagnons, les fit emmène en pèlerinage à Assise et, à pied, ils gagnèrent l’Allemagne, un âne portant leurs bagages. En Allemagne, de grandes foules se portèrent à leur rencontre, recevant Jean comme l'envoyé de Dieu. Il prêcha de 1451 à 1456 en Carinthie, en Styrie, en Autriche, en Bohême, en Moravie, en Silésie, en Bavière, en Thuringe, en Saxe, en Franconie, en Pologne, en Transylvanie, en Moldavie, en Valachie et dans d'autres provinces, accomplissant des prodiges, des guérisons et quelques résurrections. Dans toutes les villes où il prêchait, il procédait à "l'incendie du château du diable" : il faisait apporter les tableaux jugés indécents, les cartes, les dés, les faux cheveux ou autres parures et les livrait aux flammes en présence de la foule.

Le prince-évêque doit constater qu'il se trouve devant un problème. Puisque Jean de Bohême se réclame -sans le savoir- de l'enseignement de Capistran, un représentant exemplaire de l'Eglise, il est devenu vain de chercher à démasquer une conjuration. Il décide qu'il est de l'intérêt de l'Eglise de suspendre les investigations. Mais après le déploiement de forces et les événements sanglants, il ne lui paraît pas souhaitable, pour des raisons de prestige de l'Eglise et des autorités en général il ne lui paraît pas envisageable de revenir en arrière. C'est pourquoi la condamnation du "Timbalier de Niklashausen" doit être prononcée et exécutée rapidement.


La sentence et l'exécution

Dès le 4ème jour suivant l'arrestation, on prépare le bûcher et on informe les habitants de Würzburg que le pèlerinage à Niklashausen et la grande procession à laquelle ils ont assisté 3 jours plus tôt, sont l'oeuvre du diable. 

La sentence est prononcée le vendredi 19 jullet : l'accusé aurait simulé des apparitions de la vierge et aurait ensorcelé les pèlerins de Niklashausen avec ses prédications.  Il est donc indubitablement coupable d'hérésie et doit être brûlé en public.

On le conduit sur le lieu d'excécution avec deux paysans pris au hasard parmi ceux capturés lors de la débandade du 14 juillet. L'un est accusé d'avoir appelé au soulèvement en brandissant une épée, l'autre, un Suisse, d'avoir inventé et propagé la rumeur de miracles accomplis par le "Saint Enfant".

Pour que le Timbalier de Niklashausen puisse mesurer la gravité de sa faute, on met les deux paysans à genoux devant lui et on l'oblige à assister à leur décapitation avant de le faire monter sur le bûcher. On dit que lorsque les flammes montaient, il chantait des chants d'église adressés à la sainte Vierge.

Pour faire disparaître toute trace de l'hérétique, on disperse ses cendres dans le Main.


Jean de Bohême sur le bûcher
Chronique de L. Fries


Comment Hans Böhm est devenu "Jean le joueur de cornemuse"      

Après l'excécution, le prince-évêque de Würtzburg organise une campagne de désinformation ayant pour but de discréditer définitivement la réputation de celui que les gens appellent toujours "le prophète".

Pour ce faire, on compose une ballade ironique qu'on diffuse en août 1476, et quand le conseil de la ville de Nuremberg demande à Würzburg ce qu'est devenu le moine arrêté avec le prédicateur, on ajoute un vers qui présente le moine comme une mystérieuse créature du diable qui a disparu sans laisser de traces après son arrestation.

Mais le pèlerinage de Niklashausen s'est avéré être un problème plus difficile à résoudre. Le campement près du village a disparu, mais les pèlerins sont toujours nombreux à venir vénérer l'image de la sainte Vierge. Niklashausen n'étant pas dans la juridiction de Wützburg, Rudolf von Scherenberg ne sait pas comment agir, alors que la petite église est en train de devenir le lieu où on vient vénérer le berger martyrisé et exécuté par le prince-évêque de Würtzburg.

 La nef des fous -  1494
 
Pour éteindre le souvenir de Jean, on interdit sévèrement la diffusion de son message et des cantiques qui chantent ses louanges.

Sur la pression de la cour de Würtzburg, l'archevêque de Mayence franchit le pas décisif pendant l'été 1477, en faisant raser la petite église de Niklashausen. On dresse l'inventaire, et les précieuses offrandes sont transportées à Mayence et mises à l'abri dans la cathédrale.

Les pèlerins qui persistent à se rendre à Niklashausen sont menacés des peines les plus sévères s'ils sont pris dans la juridiction de Mayence.

Et pour faire bonne mesure, on transforme le berger battant le tambour, en un musicien débauché, joueur de cornemuse et bouffon.

En 1494, Sebastian Brant publie "La nef des fous". Le livre raconte le voyage à Narragonia, l'île de la folie, des humains livrés à leurs vices, aux aberrations de leurs sens et oublieux de leur salut. Brant y fait une place au "Joueur de Cornemuse de Niklashausen".

Jean de Bohême n'était pas un homme instruit ni un homme politique comme son contemporain Girolamo Savonarole, avec lequel on le compare souvent à cause de l'effet qu'ils produisaient sur les foules. Il n'était pas non-plus un de ces prédicateurs itinérants appelant les hommes à la pénitence, comme on en rencontrait souvent à cette époque. Alors que ceux-là exhortaient à faire pénitence pour gagner une place dans le paradis après la mort, Jean annonçait l'avènement d'un nouveau royaume de Dieu sur terre.

Mais ses visions révolutionnaires et sociales ont rapidement périclité. 50 ans après son exécution, pendant la Grande Guerre des Paysans, aucun des chefs insurgés ne se réclamait du "parti" de Jean de Bohême.

Ce n'est qu'au XIXème siècle qu'on exhuma le souvenir de Jean de Bohême, le vacher et timbalier qui était devenu entretemps "Petit Jean le joueur de fifre" (Pfeiferhänslein).



Si vous savez l'Allemand, vous trouverez des compléments d'information sur les sites suivants :


Diether von Isenburg , archevêque de Mayence
Rudolf von Scherenberg , prince-évêque de Würtzburg
La chronique de Lorenz Fries



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